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Entrevue avec Aldric Beckmann

Concevoir des logements partagés pour ne plus regarder passivement mais expérimenter des nouveaux modes de vie en colocation : voilà un nouveau challenge pour les architectes. Partenaire de GNC pour « Réinventer Paris », Aldric Beckmann partage son expérience…

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Pourriez-vous nous présenter votre activité ?

Aldric Beckmann : Avec mon associée Françoise N’Thépé, nous sommes architectes depuis une quinzaine d’années et comptons vingt personnes dans cette agence. Le principe du métier d’architecte est de construire des bâtiments autour d’un programme ou d’un besoin dans un contexte urbain que l’on découvre à chaque fois. Au lancement de notre activité, nous avons eu la chance de participer aux concours publics ce qui nous a amené à réaliser quelques projets. Au fur et à mesure, nous avons obtenu des références jusqu’à attirer les sollicitations de la promotion privée. Les concours publics sont des terreaux de talents et de projets. Grâce à la commande publique, nous avons pu nous établir. Aujourd’hui, la commande privée a pris une grande place dans le développement des villes, c’est pourquoi nous répondons aussi à leurs demandes.

 

Pourquoi avez-vous choisi de vous associer avec GNC ?

A.B. : Gérald Paulmier m’a contacté afin de savoir si j’étais intéressé pour réfléchir sur le futur l’appel à projets urbains innovants « Réinventer Paris ». La ville de Paris propose de vendre vingt-trois terrains à des structures composées de promoteurs, d’investisseurs et d’architectes. Chaque équipe doit définir elle-même ses projets et ses architectures. Sur le principe, j’étais intéressé mais la dimension humaine d’une collaboration a son importance. Lors de notre rencontre, Gérald m’a fait découvrir l’activité de GNC qui m’a séduite. Sachant que ce concours représente un vrai investissement risqué (aucune rémunération prévue par la Ville de Paris pour toutes ces études), il fallait que ce soit réalisé dans une attitude volontariste et ambitieuse.

 

Dans le cadre du concours « Réinventer Paris », quelle a été votre implication dans les projets de GNC ?

A.B. : Bien sûr, nous avons réfléchi à l’architecture. Nous avons volontairement mis sur la table des problématiques de programmes pour que le contenu de cette architecture soit dans une dynamique de réinvention. Les projets s’inscrivent dans le cadre de la colocation inter-générationnelle. S’il existe déjà des schémas précis qui ont fait leur preuve, d’autres pistes sont à explorer : la manière d’organiser une colocation, le type d’espaces, les dimensions minimales… Nous avons essayé de perturber ces codes afin de montrer qu’on pouvait réfléchir différemment.

 

Quelles ont été les innovations apportées notamment concernant le projet Belleville ?

A.B. : Notre apport réside dans l’évolution de la démarche créative. Elle s’adapte à l’offre et aux besoins du moment. Notre travail s’est axé sur l’indépendance spatiale et juridique des espaces privés qui se composent d’une chambre et d’une salle de bain. Ensuite, nous avons réfléchi sur une hiérarchisation des espaces à partager. Comme un système de poupées russes, nous avons une série d’emboîtement d’espaces, de sous-espaces… Les espaces immédiats à partager avec ses voisins sont le salon et la cuisine. Les seconds espaces de circulation ont été volontairement élargis et accompagnés d’augmentation de lumière naturelle tout comme les prolongements de balcons. De la chambre, on passe au salon puis à l’espace commun. La chambre est le dernier espace qui est l’intime. Afin de briser le schéma habituel du privé représenté par la porte palière, cette succession d’espaces peut être investie et partagée différemment.

 

Existe-il des démarches équivalentes ?

A.B. : Peut-être en Europe. Mais, il ne me semble pas qu’il y ait d’équivalent en France. C’est justement l’importance du travail d’équipe qui permet de faire aboutir cette démarche. Ensemble, nous avons mené cette réflexion. Gérald Paulmier a cru en mes propositions tout en les confrontant à ses connaissances de cet esprit colocatif. Notre démarche collaborative nous amène à développer diverses réflexions. Par exemple, ces espaces communs étaient initialement destinés en extérieur pour obtenir une hiérarchie dans les températures. Cette gradation vers l’intime se matérialisait non seulement au niveau spatial mais aussi thermique. Nous avons pris la décision de protéger thermiquement tout l’habitat. L’intérêt est de proposer une vraie attitude de partage autant avec les voisins de salon qu’avec tous les habitants de la résidence, au lieu de se cantonner à sa chambre. Dans cet esprit de lien social, inter-générationnel et collaboratif, nous souhaitons apporter plus de générosité en développant l’espace commun.

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Quels sont les atouts de l’hôtel particulier avenue de Villiers pour lequel votre projet en collaboration avec GNC a été pré-sélectionné ?

A.B. : Le bâtiment possède un potentiel architectural énorme. Il s’agit d’un patrimoine fort issu d’une sorte de folie de la fin du XIX siècle et présent à différents endroits du XVIIème arrondissement. À l’intérieur, nous essayerons de le transfigurer afin qu’on retrouve cette générosité d’espace et cette gradation des zones partagées vers l’intime. Certainement, nous exploiterons la façade extérieure pour lui redonner un autre aspect.

 

Comment agissez-vous lorsqu’il s’agit d’un patrimoine historique comme cet hôtel particulier ?

A.B. : Cela fait partie de notre travail d’architecte. Aujourd’hui, on peut retravailler des bâtiments Haussmanniens par des adjonctions, des greffes, des mutations…

 

Qu’est ce que vous retenez du projet non-sélectionné pour vos futurs projets ?

A.B. : Justement, nous retenons cet esprit de gradation de l’espace partagé : du plus large possible jusqu’à l’intime. Nous réfléchissons sur les espaces à partager et la manière de les faire vivre entre eux tout en donnant de la générosité. Dans la contrainte de ce bâtiment au patrimoine fort, nous allons peut-être réinventer des fenêtres sur la cour ou conserver les éléments architecturaux symboliques sur la rue. Ce sont des pistes de réflexion. Avec Gérald et le bureau d’études, nous sommes tous conscients qu’il est essentiel de remettre de l’ambition aussi bien sociale, architecturale que technique (pour répondre aux besoins d’aujourd’hui). Comme nous ne sommes plus que deux équipes en lice, il faut que nous nous lâchons pour « Réinventer Paris ». L’important est de mener notre projet jusqu’à l’aboutissement sans renier sur les ambitions que nous nous sommes définies.

 

Est-ce que « Réinventer Paris » correspond aux procédés habituels des concours publics ?

A.B. : Généralement, les concours auxquels nous participons disposent d’une shortlist de trois à huit personnes. Ces concours comportent une rémunération et un programme définis par notre client potentiel. Dans certains cas, les échecs peuvent laisser de véritables cicatrices. Notre agence a perdu une trentaine de concours. Bien qu’elles soient douloureuses, ces expériences restent enrichissantes. Lorsqu’un projet est remporté, il a bénéficié de cet héritage des offres perdues.

 

Qu’est ce que représente le concours « Réinventer Paris » ?

A.B. : « Réinventer Paris » est une opportunité de retrouver une intelligence dans un cadre politique et économique que nous connaissons. Face à une médiocrité, nous devons mettre en avant un vivier incroyable de créativité et réinventer tous ensemble. Si des portes s’ouvrent sur ce terreau d’idées et de dynamiques, la ville sera un champ d’investigations magnifique. Il faut que tous les acteurs se mobilisent en ce sens pour que ce soit génial. Au sein de notre agence, nous sommes tous extrêmement motivés pour proposer et innover avec « Réinventer Paris ».

 

Propos recueillis par Emmanuelle Libert